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Il y avait un type nommé Jerry Fabin. Un drogué. Il croyait que tout son corps était recouvert de parasites, que ses poumons en étaient pleins. Il souffrait atrocement et passait des journées entières sous la douche, sans parvenir à se nettoyer. Jusqu'au jour où les hommes en blanc sont venus le chercher. Il y avait un type qui, sous le nom de Fred, travaillait pour la brigade des stupéfiants, le corps dissimulé sous un « complet brouillé », et qu'on chargea un jour de s'espionner lui-même. Et puis il y en avait bien d'autres, toxicos, freaks, pousseurs de dope qui allaient souffrir bien plus que de raison. Car la drogue tue. Elle fait de vous un légume ambulant. Surtout la Substance Mort, la pire de toutes, celle qui vous brûle le cerveau et détruit votre identité.
L'auteur Philip K. Dicik (1928-1982) laisse, tant dans le domaine du roman que celui de la nouvelle, une œuvre considérable : celle d'un écrivain phare qui n'a pas fini de nous hanter. Somme et dépassement de tous les romans qui ont précédé celui-ci, Substance Mort y occupe une place à part. Jamais DICK n'a été aussi désespéré. Jamais il n'a été aussi drôle. Ni, vingt ans après, aussi pertinent.
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« C'était un type qui passait ses journées à se secouer les poux des cheveux. Le toubib lui dit qu 'il n 'avait pas de poux dans les cheveux. Après être resté huit heures sous la douche, debout sous l'eau chaude à souffrir le martyre, heure après heure, à cause de ses poux, il sortait et se séchait, et il trouvait encore des poux dans ses cheveux ; en fait, il en trouvait partout. Un mois plus tard, il en avait dans les poumons. » C'est ainsi que commence ce livre, relation romancée des rapports que Dick eut avec le milieu junkie, pendant toute l'année 1971 au cours de laquelle — pratiquant la politique de la porte ouverte — sa maison devint le repaire des drogués, dealers et marginaux de la Baie, ainsi qu'au début de 1972, lors de son séjour volontaire dans un centre de désintoxication. À travers la trajectoire du toxico Bob Arctor, qui est également l'agent des stups Fred, chargé un jour par ses supérieurs (qui ignorent son identité réelle, l'apparence physique des agents leur étant masquée par un ingénieux complet brouillé — seul artifice S-F indispensable à l'histoire) d'espionner... Bob Arctor, Dick met en scène des personnages qu'il a connus, des anecdotes et des situations dont il a été témoin. Il narre la déshumanisation, la destruction de l'individu (poussée à son extrême par un habile renversement de la logique : Fred en vient à ne plus avoir conscience qu'il est aussi Bob Arctor...) provoquées par la drogue. Il relate les discussions oiseuses et sans but ni fin des accros, révélant la vacuité de leur existence. Cela pourrait être une démonstration pesante. Cela pourrait être piteusement risible. Voire geignard, sur le mode « regardez comme nous avons souffert ». Il n'en est rien. Car l'auteur utilise un style plat, il raconte, sans fioritures, mais fait une nouvelle fois preuve de son humour noir et grinçant (comme un des drogués du livre, « il avait conservé le don de voir le côté drôle des choses malgré sa piteuse condition personnelle »). Il ne porte pas de jugement de valeur sur ses personnages, au contraire, il les aime, il parvient à faire entrevoir la lueur d'humanité, de charité, qui subsiste dans ces individus paumés et dérisoires égoïstement obsédés par leur prochain hit, leur prochain rêve. Il montre que le mal de la drogue contamine même ceux qui la combattent (« La nuit, quand je n'arrive pas à dormir, je me dis que, merde, on est encore plus froids et calculateurs qu'eux », avoue un agent des stups). Il remet une fois de plus en cause les faux-semblants (Bob Arctor n'est pas le seul à ne pas être ce qu'il paraît être), même si dans Substance Mort il ne remet pas vraiment en question la nature de la réalité. Et il signe là un chef-d'œuvre douloureux, un roman terrible, qui frappe au cœur, fort, et que seule une petite fleur bleue empêche de refermer avec un sentiment de désespoir. Gilles GOULLET Première parution : 1/5/2000 dans Bifrost 18 Mise en ligne le : 9/10/2003
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Critiques des autres éditions ou de la série |
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Edition DENOËL, Présence du futur (1978)
Le monde de la drogue, Philip K. Dick le connaît tout particulièrement pour l'avoir fréquenté, tutoyé — monde dont la devise est « Prends du bonheur maintenant parce que demain tu seras mort », mais qui ignore que la drogue est le plus court chemin d'aujourd'hui à demain. Substance mort (remarquablement traduit par Robert Louit) est la description de cet univers pathétique, une description d'un humour désespéré, tout imprégnée de tendresse pour ces damnés de la consommation, ces victimes de l'ordre social yankee que sont les drogués, pitoyables enfants qui ont préféré jouer au lieu de grandir et ont subi un châtiment entièrement disproportionné à leur faute. Mutilés, dévorés, écrasée, vampirisés par la mors ontologica qui brûle le cerveau, calcine l'identité et ramène l'individu à l'état de légume. Impitoyable discours anti-drogue certes, mais surtout réquisitoire implacable contre les straights, les gens bien-pensants, la société bourgeoise, la civilisation du plastique et du flic et du fric, qui pousse à l'overdose, encourage la toxicomanie, en tire d'énormes profits, puis la réprime. Mais, au-delà de la fresque sur l'univers junkee, au-delà de la condamnation sans appel de la drogue et de la société qui la secrète (par un Dick repentant qui, dans la postface, tient à se défendre d'avoir écrit là, un roman moralisateur) se profile le véritable sujet du roman. Car la substance mort qui ramène l'individu à l'état de légume, de machine à réagir dans laquelle « la vie biologique continue, mais tout le reste — esprit, sensibilité — est mort », qui le transforme en fourmi, cette machine réflexe recouverte de chitine et dépourvue de vie, est bien plus qu'une simple drogue, même si c'est la pire des drogues. C'est le symbole de la régression schizo dont Dick a la hantise et qui constitue la trame de toute son œuvre. La lutte de Fred/Arctor pour ne pas être happé par l'engrenage fatal, c'est celle menée par tous les héros dickiens contre les forces de l'aliénation qui tendent à le réifier, contre l'implacable Entropie, la « bistouille » finale, la désagrégation ultime, la schizophrénie. Mais comment ne pas succomber à la dépersonnalisation lorsqu'on est contraint à devenir l'espion de soi-même ? Fred, l'agent des stupéfiants dont l'identité est inconnue de ses chefs grâce au « costume brouillé » qu'il porte, reçoit pour mission de surveiller Arctor le junkee. Or, ce dernier n'est autre que lui-même, couverture qu'il utilise pour pénétrer le milieu. Arctor devient donc l'actor de cette sinistre et paranoïaque représentation, substance mort dont se nourrit (to feed, 1 fed, fed) F(r)ed. Dès lors, rapidement, le brouillage du costume pénètre le moi de notre pitoyable héros. A trop jouer avec son identité il se brûle les ailes, pauvre papillon rêvant qu'il est un homme. Est-il un agent des stups se faisant passer pour un drogué, ou un junkie jouant au stup ? Est-il l'acteur ou le personnage, le signifiant ou le signifié, l'être ou le reflet ? « Une part de lui-même se retourne contre lui et agit comme un autre sujet. Ainsi l'homme se défait-il de l'intérieur. Un homme à l'intérieur de l'homme, ce qui ne fait point d'homme. » Dans le creuset de cette situation invivable au sens strict, la substance mort accélère le processus. Détruisant le corps calleux, cet isthme de fibres nerveuses qui relie les deux hémisphères du cerveau humain, elle provoque la perte de l'intégration consciente chez l'individu en créant deux sphères indépendantes de conscience sous un seul crâne. Les deux hémisphères entrent en compétition et le cerveau reçoit désormais deux signaux, porteurs d'informations contradictoires car inverses, tout se passant comme si un des deux hémisphères voyait le monde réfléchi dans un miroir, en un miroir obscurément, A scanner darkly. Arctor devient objectivement étranger à Fred qui l'observe intensément dans l'holoplayback et se demande le pourquoi de ses motivations, ce qu'il va faire. Dans ce dédoublement schizophrénique, Fred perd son double. Or, la structure du psychisme humain est fondée sur le dualisme, même si l'homme occidental à l'intime conviction d'être un et indivisible. Perdre son double, c'est passer de l'autre côté du miroir dans l'univers insondable du reflet : c'est, le cerveau à jamais calciné par la substance mort, être condamné à n'être plus soi-même. C'est perdre son âme. Tragique destruction du moi de Fred à trop observer son double (dans l'holoplayback), alors que l'observation du reflet dans un miroir est une étape importante de la formation du moi du tout jeune enfant. Vidé de sa substance, Fred/Arctor n'est plus qu'une coquille vide, à l'image de la dépouille du loup noir et blanc de l'histoire que lui raconte Thelma à la fin du livre. L'histoire de Fred/Arctor, c'est celle de Peter Schlemihl, L'homme qui a perdu son ombre (par Adalbert Von Chamisso in Histoires de doubles Presses Pocket). Mais c'est aussi celle de tous ces individus qui ont passé un contrat de dupes avec une société vampire et méphistophélienne qui les gruge et leur aspire âme et identité. C'est surtout celle d'une société schizophrène qui, en prônant le détachement et la mort de l' affectivité, vend son âme à elle-même, perd son double ultime et devient la première victime de la substance mort. C'est enfin un très grand roman, angoissant et impitoyable, que seul Philip K. Dick pouvait écrire.
Denis GUIOT Première parution : 1/9/1978 Futurs 3 Mise en ligne le : 14/10/2000
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Base mise à jour le
1er février 2010.
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