PREFACE
Monsieur Nemo et lÉternité 1 : LAiglon à deux têtes
PATRICK Cothias et Jean-Marc Ligny mont prié
de rédiger une préface à leur grand uvre,
mais javoue que je rechigne à cette simple tâche simple
en regard des efforts queux ont
fourni.
Car je leur ai demandé de raconter en détail ma très longue
vie. Mieux : je les ai choisis pour
ce faire.
Mais tous deux sont scénariste et écrivain professionnels, tandis
que moi je nai jamais écrit
une ligne de toute mon existence. (Du moins, pas une ligne que je voudrais revendiquer,
ou qui
puisse mêtre attribuée en propre.) Je suis un homme de parole,
daction et de terrain ; bien
quau long de toutes ces années, jaie fréquenté
bon nombre décrivains parmi les plus illustres,
bien quon mait maintes fois proposé en moffrant
des ponts dor de composer mes mémoires
ou de participer à telle ou telle entreprise littéraire, je nai
jamais cédé à la tentation, ni rompu
le pacte conclu avec moi-même : ne laisser aucune trace de mon passage
dans lHistoire.
Cette idée de préface a germé lors dune de nos fréquentes
réunions dans un bar quelconque
dune ville quelconque (que, fidèle à mon pacte, je ne nommerai
pas). Je ne sais plus lequel, de
Cothias ou de Ligny, la émise le premier.
Cest hors de question, ai-je rétorqué. Vous savez
bien pourquoi.
Oui, votre sacro-saint anonymat, a grimacé Cothias. Mais nous
sommes en train de le briser,
votre anonymat ! Même votre petite enfance sera connue !
En outre, a renchéri Ligny, puisque le public va savoir à
quel point vous avez influencé
lHistoire et les destinées des plus grands, je ne vois pas en quoi
une préface pourrait vous nuire.
Au contraire, elle ne fera quaccroître la crédibilité
de votre personnage.
Ils marquaient un point : vu sous cet angle, préfacer le récit
de ma propre vie semblait en effet
assez naturel. Or je suis un homme de lombre, et lidée dapparaître
ainsi en plein soleil me
faisait me recroqueviller sur moi-même.
Que voulez-vous que je raconte, que vous ne feriez ou nayez déjà
fait bien mieux que je
ne saurais le faire ? Comment je suis devenu lami dAlexandre Dumas,
de Geronimo, de Rimbaud,
de Saint-Exupéry, de Mandela ou de Jim Morrison ? Pourquoi jai
échoué à prévenir
lattentat de Sarajevo, à faire inscrire Hitler à lacadémie
des Beaux-Arts, à empêcher
lassassinat de Kennedy ? Mes nuits damour avec Sissi, Sarah Bernhardt,
Virginia Woolf, Marilyn
Monroe ou Romi Schneider ? Mon initiation chez les Apaches, mon séjour
chez les Jivaros,
mes expériences avec Aleister Crowley ou Carlos Castaneda ? Mes théories
sur les Forces
Obscures que je combats depuis deux siècles, et leur influence sur Metternich,
Thiers, Staline,
Hitler, Pol Pot, Ariel Sharon, les Bush père et fils, jen passe
et des pires ?
Non, ma coupé Cothias. Ça cest à nous
de le dire, tel que vous nous lavez décrit, en
prenant le risque de lerreur historique et de la subjectivité,
car nous adoptons votre point de
vue. Ce nest pas cela, en vérité, que nous aimerions vous
voir exprimer.
Après un échange de regards entre les deux auteurs, trahissant
leur évidente complicité, Ligny
sest lancé :
Ce qui nous intéresserait et sans doute aussi vos lecteurs
serait de savoir, dune part,
pourquoi vous nous avez choisis, nous, pour être les dépositaires
et les divulgateurs de vos mémoires,
dautre part, pourquoi avoir choisi précisément ce moment
lannée 2005 pour amener
votre vie dhomme de lombre, comme vous dites, à la connaissance
du public. Car votre vie
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deux têtes
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nest pas à son crépuscule, loin de là, et vous nenvisagez
certainement pas de prendre votre
retraite ? Ou bien je me trompe ?
Jai pris le temps de réfléchir, en savourant une gorgée
de bière. Mes deux interlocuteurs en
ont fait autant par mimétisme sans doute.
Vous ne vous trompez pas. Mon combat est loin dêtre terminé,
ma victoire plus incertaine
que jamais. Les Forces Obscures nont jamais paru aussi triomphantes quaujourdhui
à
part, peut-être, durant la seconde Guerre Mondiale. Lhumanité
court à sa perte, entraînant avec
elle ceux qui sen nourissent, tel le lierre qui tue larbre dont
il ponctionne la sève, et ainsi se tue
lui-même
Pour répondre à votre seconde question, je
suis à la veille dun ultime saut dans le
temps, dont cette fois je ne reviendrai peut-être pas. Si, comme je le
prévois, lhumanité sera
détruite avant la fin du siècle, et si je ne parviens pas à
renverser le cours inéluctable de son
extinction, alors il restera une trace, un témoignage, pour les survivants
ou ceux qui viendront
ensuite, de luvre que jai accomplie, de la lutte que jai
menée, des objectifs que jai tenté
datteindre. En revanche, si je gagne le combat final, sortir de lanonymat
pour entrer dans la
postérité ne mempêchera pas de mourir en paix
du moins aux yeux du monde.
Tous deux ont gravement opiné de la tête, comme si je venais de
réussir une sorte dépreuve
dexamen. Cothias a fini sa bière, commandé une autre tournée,
puis ma rappelé la première
question de Ligny que javais éludée :
Et pourquoi nous, et pas quelque brillant auteur contemporain ?
Jai esquissé une moue agacée. Pourquoi choisit-on ses amis
? Si lon peut avancer quelque
bonne et raisonnable raison, alors ce ne sont pas des amis, mais des relations
(collègues, partenaires,
collaborateurs
), même sils peuvent, par la suite, devenir
de véritables amis. Il est vrai
quau départ, javais recherché quelquun dassez
cultivé, talentueux, disponible et ouvert
desprit pour mécouter des heures durant, poser les bonnes
questions, noircir de notes calepin
sur calepin, tout lâcher pour me consacrer des années de travail,
avoir la modestie de seffacer
devant son sujet et son personnage
Un scribe, en quelque sorte.
Après avoir étudié quelques « brillants auteurs contemporains
», jai jeté mon dévolu sur Patrick
Cothias : jappréciais ses bandes dessinées, son interprétation
originale de lhistoire, ses
folles recherches dérudit maniaque. Il a longuement travaillé
le sujet, rempli son ordinateur de
dossiers, pour se révéler au final incapable de lécrire
seul (Cothias est scénariste, non écrivain,
ce nest pas le même métier). Il ma alors présenté
Jean-Marc Ligny, auteur de romans de fantastique
et de science-fiction, comme étant « lhomme de la situation
». Un scénariste historien,
féru du passé, et un écrivain de science-fiction, explorateur
du futur ? Quelle étrange association,
ai-je estimé. Doù mon intérêt et mon accord
Maintenant, plusieurs années plus tard,
quen penser ? Mon choix fut-il judicieux ? Naurais-je pas dû,
à linstar de léquipage qui subvient
à mes besoins et maccompagne dans mes pérégrinations,
recruter une équipe de spécialistes
dans les domaines concernés histoire, politique, sociologie, psychologie,
arts, ésotérisme,
occultisme
qui, je nen doute pas, auraient pondu en un temps
record une somme
aussi documentée que rébarbative de lhistoire contemporaine,
faisant de moi une sorte de démiurge
ou de super-espion. Or ce nétait pas cela que je désirais.
Je voulais de la chaleur, de
lémotion, des passions, un vent de folie, une implication personnelle.
Je voulais des artistes
non des scientifiques ou des techniciens, aussi « allumés »
soient-ils. Je voulais des amis.
Parce que je vous aime, ai-je répondu assez piteusement,
je dois lavouer. Parce que
vous êtes très complices, un peu fous tous les deux, parce que
vous croyez en moi, parce que
votre fascination pour tout ce que jai accompli est sincère, ni
béatement dévote, ni bassement
intéressée. Parce que, quoi quil vous en a coûté,
vous vous êtes engagés immédiatement et totalement
dans cette entreprise, sans vous (ni me) poser de questions sur sa finalité.
Parce que
vous me faites confiance autant que je vous fais confiance dautant
plus que cette confiance ne
repose sur rien de concret. Parce que vous êtes assez ouverts pour accepter
tout ce que je raconte,
sans scepticisme ni aveuglement excessifs. Parce que, enfin, vos esprits sont
assez forts et
solides me semble-t-il pour noffrir aucune prise à
ce spectre hideux qui sest attaché à mes
pas et qui sacharne à ma perte ou du moins, à celle
de mes meilleurs amis
Non, je ne crains pas la Dame Blanche, a confirmé Ligny. Et toi,
Patrick, tu las déjà
vue ? Ta-t-elle importuné ?
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Elle, non, pas du tout. En revanche, ceux que vous nommez « Forces
Obscures » et que
moi jappelle, faute de mieux, les « Supérieurs Inconnus »,
mont dans le collimateur, je crois,
et me mènent la vie dure
Ce nest pas une sinécure
de travailler pour vous.
Vous ont-ils contacté ? me suis-je étonné. Ou nest-ce
quune impression ?
Cothias a médité sa réponse, tout en sirotant la bière
que le serveur avait apporté.
Ce nest quune impression, a-t-il tranché. Mais assez
prégnante pour que je ne lattribue
pas à un accès de paranoïa.
Et vous, Jean-Marc ?
Je
ne sais pas, a-t-il hésité. Ma vie a changé,
cest sûr, depuis que je la consacre à raconter
la vôtre. Jai éprouvé des joies et des peines, perdu
des amis et trouvé dautres amis, subi
mon lot de soucis et de chagrins
Mais dois-je attribuer tout cela à
une mystérieuse intervention
de « Supérieurs Inconnus », au travail de sape de la Dame
Blanche, ou simplement aux
aléas de la vie ? Franchement, je nen sais rien.
Mais depuis que nous travaillons avec Nemo, a expliqué Cothias
à son collègue, et que
nous pénétrons un peu mieux les arcanes et mystères de
lHistoire, nous savons bien que nous
ne pouvons plus laisser grand-chose au hasard ni aux aléas de la vie.
Daccord, cependant nous ne faisons que raconter lHistoire,
nous ny prenons pas part.
Notre place dans le grand concert de lhumanité est insignifiante
!
Ah ! Jean-Marc, tu es trop modeste. À partir du moment où
nous vivons dans le monde
a fortiori en prétendant expliquer comment il tourne et quels en sont
les rouages secrets , nous
prenons part à lHistoire. Il faudrait vivre seul sur une île
déserte pour estimer en être exclu et
encore : Robinson Crusoë a bien joué son rôle dans lHistoire
de son époque.
Malgré tout, le fait de démasquer les manigances des dieux
ne nous ôte pas pour autant
tout libre-arbitre. Jaime à croire que je dirige encore ma vie
à ma guise.
Je nen serais pas aussi certain, à ta place
Jai laissé mes deux auteurs poursuivre un moment leur discussion
philosophique, heureux
déchapper pour un temps à leur demande insistante de me
voir rédiger une préface pour un
temps seulement : ils sont bientôt revenus à la charge :
Alors, cette préface, vous lécrirez ? a attaqué
Cothias.
Nous comptons sur vous, a renchéri Ligny. En vérité,
nous lavons déjà promise à
léditeur
Je lai fusillé du regard. Je déteste que lon me force
la main.
Nous vous avons suggéré de quelle façon lécrire,
a repris Cothias, mais bien entendu, ce
ne sont que des suggestions
Vous faites ce que vous voulez, naturellement, a appuyé Ligny.
Lessentiel étant davoir
un mot de votre main.
Bon, je vais y réfléchir, ai-je grommelé.
Nos verres finis, je me suis levé, nous avons convenu de notre prochaine
séance de travail, et
nous nous sommes quittés là-dessus, eux avec la certitude que
japporterai cette préface à notre
rendez-vous suivant, moi avec la certitude inverse.
Car plus jy songe, moins jai envie de lécrire, cette
préface, et plus je suis persuadé quils y
arriveront bien mieux que moi.
NEMO.