Cosmic erotica

J'AI LU, coll. Millénaires n° (6025), janvier 2000 360 pages, catégorie / prix : 79 FF, ISBN : 2-290-30065-9
Si, comme d'aucun(e)s le pensent, « le XXIe siècle sera féminin », en voici posé le premier jalon, sur le thème le plus universel qui soit : l'amour. A l'aube du troisième millénaire, après 2000 ans de conquêtes et de dominations masculines, il est temps d'apporter à ce monde brutal une vision féminine. Ecoutez-les, elles vous parlent d'amour — de toutes sortes d'amours : sensuel, sexuel, platonique, libre, vénal... Amour-plaisir, amour-souffrance, amours éphémères ou impossibles, amour-passion, amour-frisson : dix-sept écrivaines européennes et américaines, dix-sept auteurs de science-fiction, de fantastique ou de fantasy vous offrent leur vision de l'amour. Sans tabous ni contraintes, elles dévoilent ici les recoins les plus secrets de leur âme, de leurs désirs, de leur inspiration. Chastes ou torrides, crus ou sentimentaux, noirs ou légers, dix-sept récits inédits qui ont tous en commun leur chaleur et leur sincérité. Jean-Marc Ligny
critiques : Etait-il nécessaire
en l'an 2000 de faire une anthologie exclusivement féminine en France
? Les performances littéraires des hommes et des femmes sont-elles
à ce point inégales qu'il faille les séparer comme dans
les compétitions sportives ? Et, si l'on veut aller au bout de la logique
du projet, n'est-il pas ironique de confier le rôle du directeur d'anthologie
à un homme ?
Peu importe. Ne jouons pas les mauvais esprits et n'insistons pas sur les
questions que peut soulever ce genre de projet à double tranchant.
Apprécions les textes sans nous préoccuper du sexe ou de la
nationalité de l'auteur.
Posons-nous cependant une question préalable : doit-on encore croire
à la fable qui veut que l'amour, la douceur et la tendresse soient
des valeurs féminines ? On peut en douter à la lecture de ces
récits où la violence est omniprésente, où le
sexe tient souvent la vedette, alors que l'amour est bien rare et l'érotisme
tout simplement absent.
« Assez parlé de haine, de violence, de mort et de guerre, abordons
ce nouveau millénaire avec des valeurs plus positives, universelles
» écrit pourtant Jean-Marc Ligny dans sa préface, «
osons parler d'amour »
Mais l'amour sentiment subtil et
impalpable est-il un thème qui s'accomode bien des débordements
de l'imaginaire SF ? Probablement pas.
En revanche, il est assez facile de traiter le motif du sexe. D'abord de manière
fantastique, en mettant à contribution divers démons, comme
dans le beau conte classique de Tanith Lee ou dans l'amusant récit
de Kathe Koja, variante sur le thème du voyeurisme. Ou bien en l'arrosant
de copieuses doses d'hémoglobine, comme dans la nouvelle de Gloria
Barberi, qui laisse plutôt indifférent alors qu'elle devrait
choquer. Mais aussi en science-fiction, en décrivant par exemple des
murs extra-terrestres comme l'a fait avec élégance et
humour Sabine Wedemeyer-Schwiersch.
Versant pourtant spécifiquement féminin de la sexualité,
le thème de la maternité est curieusement absent, ou presque.
Seule Sara Doke l'effleure, à travers une touchante confession adressée
par une femme-guerrière à son enfant, auprès duquel elle
n'a justement pas pu assumer son rôle de mère. Ce superbe texte
de fantasy est aussi le seul à mettre en scène une classique
histoire d'amour et de séduction.
Que l'on ne se méprenne pas, ces commentaires préalables ne se veulent pas négatifs. Cosmic erotica est une anthologie habituelle, c'est à dire inégale, avec d'excellents textes et d'autres moins convaincants, sachant que comme toujours les textes appréciés par l'un seront peut-être ceux détestés par l'autre
Parmi les textes les plus séduisants, soulignons (classés par ordre de parution dans l'anthologie) Paris en juin de Pat Cadigan, où l'on suit la trajectoire envoûtante et étrange d'un personnage/créature qui gardera une bonne partie de son mystère ; Prix coûtant de Carol Ann Davis, un texte drôle car volontairement caricatural, où le sexe en batterie est devenu la norme ; Carnaval à Lapêtre de Sylvie Denis, un très beau récit sensible et fin, qui met en scène, de façon subtile car avec une apparente légèreté, un avenir où les progrès médicochirurgicaux peuvent aussi servir au maintien d'absurdes rituels comme les mutilations sexuelles ; Inversion, jeu de miroir de Birgit Rabisch, qui traite de l'eugénisme de façon hélas plausible, à travers un exemple personnel (à la façon de Bienvenue à Gattacca), mais en y ajoutant la très belle histoire d'un homme qui éprouve un trouble sentiment pour sa soeur si différente ; Cybo de Nicoletta Vallorani, curieux texte sur une sorte de transfert vampirique ; A mes filles chéries de Connie Willis, un texte insolite et particulièrement cruel sur l'inceste, peut-être le plus fort et le plus original du recueil ; enfin, La femme est l'avenir de l'homme de Joëlle Wintrebert, excellente nouvelle où, comme le protagoniste de Limbo (roman de Bernard Wolfe), une femme est confrontée dans le futur aux conséquences extrêmes du combat qu'elle a mené dans le passé, et s'en trouve terrifiée
Parmi les textes non cités, certains sont particulièrement décevants, comme les nouvelles de Poppy Z. Brite ou d'Anne Duguël, qui ont pourtant traité ailleurs la sexualité de façon magistrale. Les autres se lisent sans déplaisir, mais sans laisser de souvenir particulier.
Au total, Cosmic erotica ne représente pas un événement majeur, mais il s'agit d'une anthologie intéressante et de bonne tenue.
PATOZ Pascal
nooSFere
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La particularité de cette anthologie est de ne réunir que des
textes féminins sur le thème de l'amour et de la sexualité.
Les traductions sont également le fait de femmes (Sylvie Denis pour
l'anglais, Fabiola Mancinelli pour l'italien et Claire Duval pour l'allemand).
Ces dix-sept nouvelles de science-fiction, de fantastique et de fantasy, sont
remarquables dans leur diversité et leur richesse (et, aussi, dans
leur inégalité qualitative...), abordant l'ensemble des thèmes
liés aux propos.
Quoi de commun entre l'extrême violence de « La Nuit de la Saint
Valentin » de Gloria Barberi, où l'on se déchire dans
un bain de sang, et la poésie tragique de Sabine Wedermeyer-Schwiersch
(« De La Difficulté de traduire les chants d'amour Vuliworpes
»), qui met en scène les amours extraterrestres ? Ce qui pourrait
les réunir est la blessure, mentale ou physique, tant il est vrai qu'il
n'y a pas d'amour perpétuellement radieux (ni d'histoire, d'ailleurs).
Le machisme, s'il est encore dénoncé, notamment dans le caricatural
mais efficace « Prix coûtant » de Carol Ann Davis, où
l'homme prend son plaisir dans des salles où les femmes ne présentent
qu'une partie de leur anatomie (sexe, fesses, bouche), n'est plus un leitmotiv.
Il est certes présent dans le pensionnat carcéral de «
À mes filles chéries » de Connie Willis, mais les étudiantes
y manifestent cependant des appétits tout à fait en rapport
avec leur âge. Mais quand Sylvie Denis aborde dans le très réussi
« Carnaval de Lapêtre » le thème grave de l'excision,
c'est au travers d'un texte où sensualité et liberté
donnent l'image d'une sexualité sans tabou ni contrainte. Outre ses
sentiments, la femme affiche aujourd'hui ses désirs. La difficulté
d'aimer reste cependant au centre des préoccupations. Dans l'univers
déroutant de « Pans en juin » de Pat Cadigan, des êtres
qui ne sont pas ce qu'ils semblent être gavent d'informations psychiques
les touristes en mal de sensations sans réussir à en saisir
la teneur. L'amour est tout aussi difficile à connaître quand
on habite la zone, déchet parmi les « Déchets »
(Barbara Garlaschelli), ou quand on est différent : Birgit Rabisch
imagine la solitude d'une femme cloîtrée, seul enfant naturel
dans un monde de clones épris de perfection (« Inversion, jeu
de miroir »).
Les textes fantastiques ou de fantasy méritent les mêmes commentaires
élogieux. Ils sont signés de grands noms, comme Poppy Z. Brite,
Anne Duguël, Jeanne Faivre d'Arcier, Kate Koja, Tanith Lee.
Le hasard de l'alphabet, qui seul présida à l'ordre des textes,
permet à Joëlle Wintrebert de conclure sur une très belle
nouvelle qui s'impose d'elle-même comme étant celle de la fin.
« La Femme est l'avenir de l'homme » est une triste et belle histoire
d'amour dans un univers débarrassé des hommes. Parce que Laure,
une femme congelée récemment réveillée, ne parvient
pas à s'adapter à cette civilisation, on tire pour elle du bain
cryogénique un homme qu'elle pourra aimer. Une histoire d'Adam et Ève
de la fin des temps, en somme, où le titre du poème d'Aragon
prend un sens particulier.
Jean-Marc Ligny a réalisé là une anthologie inégale
(n'est-ce pas le lot de toute anthologie ?) mais d'un niveau global fort satisfaisant,
qui fait la part belle aux femmes d'une manière bien plus intelligente
que les quotas imposés en politique.
ECKEN Claude
Première parution : 1/5/2000
dans Bifrost 18
Mise en ligne le : 5/10/2003
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Le monde de la SF en France fête sa première anthologie réunissant
des textes sur l'amour et l'érotisme, sous toutes leurs formes possibles
(ou imaginables), exclusivement écrits par des auteurs féminins.
Comme l'explique Jean-Marc Ligny dans sa préface, elle reflète
l'importance sans cesse croissante des écrivaines au sein d'une littérature
qui fut (trop) longtemps le fait presque exclusif d'écrivains masculins.
Mais, partant de l'impérissable thème que l'anthologie entend
couvrir, le résultat obtenu est fort insolite et peut exciter une curiosité
de sociologue ou de psychologue. En effet, la plupart des 17 textes français,
européens ou américains rassemblés ici se sont plus ou
moins éloignés du sujet lui-même pour en élargir
la portée à des contextes plus vastes, comme le drame de la
frustration sexuelle dans les sociétés dites modernes, que Connie
Willis traite de manière aussi brillante qu'écurante ou
encore la mutation des comportements au sein d'une société future
par les conséquences des manipulations génétiques, comme
dans la vision claire et précise que nous en donne Birgit Rabisch.
Rares sont les écrivaines qui, comme Kathe Koja qui nous livre une
réjouissante mise en scène du voyeurisme auditif, sont restées
attachées au thème central. Cela s'explique en partie par le
fait que certains textes étaient préexistants et ont fait l'objet
d'une réédition dans le cadre du côté international
de l'anthologie.
L'ordre alphabétique des nouvelles est contestable, car il oblige l'anthologiste,
outre au voisinage parfois malheureux d'univers vraiment éloignés,
à débuter par la nouvelle à coup sûr la plus violente
de toutes. Néanmoins, le texte de Gloria Barberi reste une magnifique
peinture de l'Horreur, toute en blanc livide, noir opaque et rouge profond.
L'anthologie, dans son ensemble, explose de réflexions aussi diverses
que les styles des auteurs. Car bien des courants différents de la
littérature de l'Imaginaire sont représentés ici, où
la très poétique fantasy de Sara Doke côtoie sans complexe
la morbide dystopie de Barbara Garlaschelli ou les étranges extraterrestres
de Sabine Wedermeyer-Swiersch.
Mais quelques interrogations se posent d'elles-mêmes, au fil des pages,
lorsqu'on s'aperçoit de la présence ou de l'absence récurrentes
de certains thèmes (l'enfance, presque entièrement oubliée,
ou la douleur, véritable leitmotiv du recueil). Ainsi, chacun et chacune
peut développer à sa lecture un intérêt différent
de celui qu'il ou elle attendait au départ. Nombre de textes s'attachent
à l'opposition des sexes et parfois à de sévères
constats (discutables) sur la nature masculine, comme celui de Carol Ann Davis.
En réponse à cela, Joëlle Wintrebert clôt le recueil
avec une extraordinaire nouvelle traitant de la complémentarité
des sexes, percutant et fort à propos contre-pied au fréquent
pessimisme de ses consurs.
On signalera que, parfois, le texte introductif de Jean-Marc Ligny coupe l'effet
de la nouvelle à laquelle il se rapporte, comme sur le texte de Jeanne
Faivre d'Arcier, par exemple. Dans son commentaire sur La Démone de
Tanith Lee, il ne cache pas qu'il ne tarirait pas d'éloges sur ce qui
peut effectivement être considéré comme un véritable
chef-d'uvre, à (re)découvrir sans tarder.
NOY Xavier
Première parution : 1/6/2000
dans Galaxies 17
Mise en ligne le : 26/10/2001
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Les femmes montrent qu'elles ont du talent !
Les anthologies de nouvelles consacrées au sexe se sont multipliées
ces dernières années. Jusqu'ici, les recueils de nouvelles fantastiques
étaient consacrés à des thèmes philosophiques
comme la peur, la mort, la violence, ou ciblés sur des motifs surnaturels
comme les vampires ou les chats. Le sexe y était considéré
sous des aspects tragiques ou comme une malédiction. Le voici maintenant
considéré comme une valeur positive à explorer.
Si le sexe est devenu à la mode, l'érotisme a été
réservé jusqu'à présent à des auteurs masculins.
À de rares exceptions modernes près, les auteures travaillaient
dans le sentimental et la romance, et leurs récits s'arrêtaient
à la porte de la chambre à coucher. Mais les choses ont bien
changé depuis vingt ans. Maintenant que les magazines abondent de conseils
incitant les femmes à se montrer aussi performantes au lit que dans
leur vie professionnelle, on ne voit pas pourquoi les femmes ne prendraient
pas l'offensive. Aux États-Unis, le temps perdu a été
vite rattrapé, Anne Rice et Poppy Z. Brite en sont les exemples les
plus éclatants. Mais on ne savait pas grand-chose des Européennes
écrivant des textes érotiques.
Voici donc une anthologie de plus sur ce thème récent, avec
17 nouvelles dont l'originalité est qu'elles ont été
écrites par des auteures (deux Allemandes, quatre Américaines,
deux Anglaises, deux Belges, quatre Françaises, trois Italiennes),
nouvelles pour la plupart inédites. Le lecteur masculin sera étonné
et le public féminin le sera certainement plus, moins habitué
qu'il est à ce genre de littérature à la lecture
de ces créations sans tabous ni contraintes, dont la diversité
d'inspiration et d'invention surprendra. Fantasmes, pulsions, sentiments,
passions, déchirements, tous les refoulements possibles se trouvent
libérés, aussi bien dans le psychisme surprenant que dans le
sadisme le plus sanglant. L'amour est un sujet sur lequel les femmes écrivent
maintenant avec autant d'ardeur dans le débridement que les hommes,
et aucun sujet ne semble plus les rebuter.
Classées dans l'ordre alphabétique des noms d'auteures (et non
par thèmes), ces nouvelles intègrent les trois facteurs de l'érotisme
: les aspects physiques, sexuels et fantasmatiques de l'amour. Concoctée
par Jean-Marc Ligny, cette anthologie a demandé une année de
recherche pour la collecte, l'écriture ou la traduction des textes,
dont plusieurs sont inédits. Jean-Marc Ligny est un auteur important
de l'actuelle science-fiction française. Il a écrit de nombreux
romans, du cyberpunk à la fiction pour adolescents, et sur des sujets
divers, parmi lesquels l'ethnologie ou la musique. Cette ouverture d'esprit
se remarque dans les textes de présentation des nouvelles. Une introduction
bienvenue sur le thème « l'amour crée le bonheur »
situe historiquement la place des auteures dans l'histoire de la science-fiction
depuis les années cinquante. Et un copieux dictionnaire des auteures
termine le recueil.
Il n'est évidemment pas possible de donner une appréciation
sur chacune de ces nouvelles, dont certaines sont dues à de fortes
statures comme Connie Willis, Poppy Z. Brite, Anne Duguël ou Jeanne Faivre
d'Arcier. Si j'en avais trois à choisir, je retiendrais : la plus étrange,
de Pat Cadigan, où des créatures venues d'ailleurs pratiquent
l'amour sous forme de captation d'informations ; la plus crue, de Carol Ann
Davis, avec une singulière alliance de romantisme et d'animalité
sexuelle, qui nous décrit, dans un monde proche, la femme redevenue
uniquement objet sexuel, qui se vend élément par élément
dans une singulière industrie du sexe ; la plus étonnante, celle
de Jeanne Faivre d'Arcier, qui mêle le sexe, le cirque Medrano, Shiva
et les légendes hindoues. L'ordre alphabétique, s'il respecte
l'égalité, a cependant comme conséquence de ne pas sérier
les récits, ou de ne pas en assurer la progression. Si bien que de
singuliers télescopages se produisent, qui nuisent à une saine
appréciation de la valeur de certains textes.
Il y avait jusqu'à présent, en science-fiction, en fantastique
ou en fantasy, une nette prédominance masculine. Cet état de
fait est en train de changer et les littératures de l'imaginaire s'affirment
de plus en plus nettement. Il ne faut d'ailleurs pas oublier qu'un des premiers
romans de science-fiction est dû à une femme du début
du XIXe siècle, Mary Shelley, qui a écrit son Frankenstein à
partir des données scientifiques de son époque.
ERNOULD Roland
Première parution : 1/9/2000
dans Phenix 55
Mise en ligne le : 1/2/2004