D.A.R.K.
Illustration de Daniel BOUSREZ DENOEL, coll. Présence du futur n° 473, juin 1988 256 pages, catégorie / prix : 7, ISBN : 2-207-30473-6
D.A.R.K., c'est l'ombre de la guerre noire comme l'hiver, comme la peur, la misère, les nuits sans lendemain et les machines à tuer. Comment survivre sous la pluie de missiles et de bombes lâchées d'on ne sait où ? Partir à la recherche des responsables ou au moins d'un ennemi ? Prendre le pouvoir pour relever le défi ? Se vouer à sa foi pour ne pas perdre l'esprit ? Errer dans la brumes de l'oubli ? Quatre trajectoires aléatoires et violentes qui s'entrecroisent en une tapisserie où se lisent les retombées de telle ou telle guerre absurde dont les médias nous livrent le feuilleton.
critiques :
Des micro-entités villageoises survivent vaille que vaille dans ce
qui a été une campagne fertile, et les villes irradiées
ne sont plus que des ruines livrées à des hordes de rats ainsi
qu'à la populace composite des mutants, zombis, miséreux et
drogués à la banzédrine... De prime abord, le dernier
roman de Ligny ne serait qu'une variation de plus sur la thématique
rebattue du monde post-apocalyptique, d'une terre réduite à
la déglingue, à la débrouille et aux bas instincts de
pillards profitant du malheur général, résurgences tribales
s'arrogeant le pouvoir, investissant la place qu'a laissée vacante
l'explosion sociétaire.
Tableau connu, à quelques réserves près. Dont celle-ci,
essentielle : le désastre est en expansion. Venus on ne sait d'où,
des bombardiers surgissent à l'improviste, exaspèrent la misère
et font de chaque vivant un mort en sursis. Fulgurances, roquettes, missiles
qui zèbrent le ciel bouché sont les motifs récurrents,
et fascinants, d'une planète en guerre perpétuelle. Conflagration
dont sont oubliés les protagonistes et les objectifs, où s'opère
la suprême confusion entre fins et moyens. Et dans ce monde, quand même,
des êtres pleutres ou mauvais qui lentement se transforment, travaillés
du désir de remonter aux sources, pour débusquer les forces
responsables du conflit. Si elles existent encore...
Avant les piètres héros de D.A.R.K., on aura compris que tout
espoir est vain, que la guerre s'autogénère, qu'il s'agit d'un
conflit homéostatique. Sujet prenant, sans être spécialement
neuf. Pour se limiter à un exemple, Philip Dick soi-même avait,
en 1952 déjà 1, et sur un mode moins ténébreux,
exploité l'idée de la maintenance automatique d'un arsenal guerrier.
Mais là n'est pas l'intérêt essentiel, ni l'enjeu littéraire.
Ce qui retient dans D.A.R.K., c'est l'effet de réalité insufflé
à cet univers paroxystique. Multiplication de chapitres brefs. Parcelles
d'action, de vies entrecroisées par lesquelles rendre palpables, tout
à la fois, la vastitude du conflit et la diversité des intérêts
individuels. Il y a tout un art de ce qu'on pourrait appeler le tressage narratif,
dans lequel Jean-Marc Ligny est passé maître. Ainsi se dessinent
en parallèle, puis se rejoignent les destins d'une galerie de victimes
illusionnées par un semblant de pouvoir : Gaïa, que la maladie
nommée radiante voue à une mort proche et qui se réfugie
dans sa dévotion au Père Fantôme, dieu spectral dont elle
est la sainte ; Hard, un pillard dont le coeur recèle quelques bons
sentiments qui lui vaudront de mourir ; Paul, qui veut remonter le cours du
temps pour annuler un cauchemar intime. Et l'Aut, l'enfant autiste dont la
croissance s'est arrêtée à l'aube du cataclysme. Ce sont
là quelques figures qui surnagent, avant que ne les engloutissent le
désordre intégral, la violence dont des machines et des robots,
avec une méticulosité sereine, gèrent la permanence.
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Notes :
1. Un récit intitulé Le Canon (The Gun), dans le recueil Le Crâne (Présence du Futur n° 428).
DARTEVELLE Alain
Première parution : 1/9/1988
dans Fiction 400
Mise en ligne le : 18/10/2002
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Jean-Marc Ligny n'est plus à proprement parler un débutant.
Auteur de cinq romans avant ceux-ci, allant du texte éclaté
(Temps Blancs) à la Speculative (Furia !), de la Fantasy (Succubes)
au Fantastique moderne (Yurlunggur), on est désormais en droit d'attendre
de sa part des ouvrages originaux et achevés, comme pour tout auteur
sachant écrire, maître de sa plume. Et Dieu sait s'il la maîtrise,
le bougre ! Capable du meilleur... mais aussi du pire... Et cette fois, avec
ces deux romans publiés simultanément chez Denoël et au
Fleuve Noir (le second ayant été écrit en collaboration
avec Dominique Goult), il fait un pas en arrière en ce qui concerne
sa trajectoire par rapport au champ de la modernité et déçoit
quelque peu. En effet, délaissant provisoirement la veine novatrice
qui nous avait fait l'aimer (et lui avait même valu un passage à
Apostrophes), pleine de fureur et de fièvre bouillonnante, ainsi qu'une
thématique intéressante chère à la SF moderne
(la réalité), il se contente de nous livrer, pour D.A.R.K. du
moins, Kriegspiel n'étant en fait qu'un Fleuve ordinaire, une bien
classique histoire postcataclysmique ; bien ficelée il est vrai, nerveuse
et se laissant lire d'une traite, mais sans originalité. On y retrouve
tous les ingrédients habituels, une Terre détruite, des survivants
(ou plutôt des descendants de survivants), des mutants, des bons et
des méchants, une lutte pour le pouvoir... Cela suffit-il pour pouvoir
passer en Présence du Futur, la collection actuellement la plus exigeante
et publiant, après Alain Dorémieux, Dominique Douay et Daniel
Walther, des auteurs de l'importance de Serge Brussolo, Jacques Barbéri,
Emmanuel Jouanne, Jean-Pierre Hubert, Francis Berthelot ? Evidemment, non.
Et pourtant on ne peut pas dire qu'il s'agit-là d'un mauvais roman,
on sent bien la patte de Ligny qui ne s'y renie pas. Alors ? Alors, je pense
tout simplement, s'il m'est permis de déborder du cadre étroit
de D.A.R.K., que celui-ci pose en le mettant en évidence le malaise
habitant depuis quelques années la Science-Fiction française
: autrement dit une raréfaction dangereuse des supports et des collections,
les plus populaires seulement réussissant à surnager, amenant
les auteurs à se remettre en question et à se rapprocher d'un
certain classicisme demandé ou suggéré par les éditeurs
et les directeurs de collection. Bref, une situation identique à celle
que connurent les auteurs américains et qui n'a guère évoluée...
n'en déplaise aux plus malins d'entre eux, qui se présentent
aujourd'hui sous l'appellation commerciale et donc commode de Cyberpunks...
Mon intention n'est évidemment pas de cracher dans la soupe ou encore
de critiquer les auteurs publiant au Fleuve (peut-être demain chez Patrick
Siry, nous le saurons bientôt), mais de constater un état de
fait que personne ou presque songerait à mettre en doute. C'est ainsi
!
D.A.R.K. reste évidemment, comme dit plus haut, un roman lisible, qui
plaira sans doute à certains, c'est sur, mais je conseillerais à
ceux qui ne connaîtraient pas encore Jean-Marc Ligny de faire au préalable
la connaissance de ses deux précédents, publiés dans
la môme collection : Furia ! et surtout Yurlunggur, qui demeure le texte
le plus attachant de son auteur.
COMBALLOT Richard
Première parution : 1/10/1988
dans Fiction 401
Mise en ligne le : 7/11/2002